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Notes de travail, apprentissages et découvertes
D'un spectacle à l'autre, nous devons réinventer
des solutions aux nombreux problèmes que pose un travail de création.
Là est l'intérêt : tout doit être reconsidéré,
même s'il s'agit de refaire finalement les mêmes choix
Nous essaierons, en évoquant ces trois spectacles très différents,
de dégager ce qui les rassemble et ce qui les singularise. Nous
verrons ce qui pourrait caractériser une approche du répertoire
réputé non théâtral, en développant
notre regard sur quatre axes fondamentaux : La naissance d'un projet et
la construction d'un texte, les définitions de la mise en scène
et de l'espace, le style de jeu et sa philosophie, la relation avec le
public...
La naissance d'un projet et la construction d'un
texte
Les avantages d'une troupe
A travers chaque projet, le texte se bâtit au moins en trois épisodes
: un premier temps de recherche et de compilation, un deuxième
temps de rédaction et de construction, et un troisième temps
de réécriture au cours des répétitions avec
les comédiens, de travail dramaturgique. Certaines scènes
sont ainsi réécrites, retravaillées entre les répétitions,
parfois un grand nombre de fois, parfois complètement transformées,
dans la plus pure tradition "moliéresque". Cette phase
rend très précieuse, voire nécessaire le fait de
pratiquer un travail suivi de troupe : les phases de recherches, d'essais
demandent de longues répétitions, un engagement, une confiance
pour s'aventurer sur des projets dont on ne connaît pas forcément
les chances d'aboutir.
La création de "Parade Nuptiale" qui s'est déroulée
sur plus d'un an a quelquefois mis à rude épreuve la confiance
des comédiens. En effet, nous n'avions aucune idée des débouchés
que pourrait trouver ce projet et nous nous sommes heurtés à
beaucoup de perplexité à l'extérieur, puis à
l'intérieur. Nous sortions de "Valentin Orchestra" qui
avait rencontré beaucoup de succès et qui nous avait enhardis.
Malheureusement, les programmateurs de théâtre s'interrogeaient
sur les capacités d'un texte scientifique à mobiliser le
public. Nous étions donc "au bord d'un gouffre" quand
nous avons invité, par hasard, à la dernière répétition
publique, l'équipe pédagogique et culturelle de la Grande
Galerie de l'Evolution du Muséum National d'Histoire Naturelle,
dirigée par le Professeur Yves Girault.
Les débuts de "Shakespeare Gallery" furent très
différents puisqu'il s'agissait d'une commande. Cette commande
du Muséum passée à l'issue des représentations
de "Parade Nuptiale" nous plaçait dans une situation
tout à fait nouvelle. Nous avions des débouchés mais
pas encore de projet. Notre première préoccupation fut justement
de parvenir à faire comme si ça ne changeait rien, afin
de ne pas décevoir nos commanditaires en devenant scolaire. Sentant
ce danger d'une trop grande ingérence, nos interlocuteurs, Yves
Girault assisté de Françoise Lemire, ont fait le choix de
"laisser flotter les rênes" en restant disponibles pour
nos questions.
Une première période est donc consacrée à
la compilation de livres scientifiques en acceptant de ne pas tout comprendre
et en recherchant des correspondances éclairantes dans la poésie,
dans le théâtre. Nous pensons d'abord à Hoffmann,
à Boulgakov, à Beckett avant de revenir à Shakespeare
que nous relisons différemment, avec des arrière-pensées.
Nous constatons qu'il parle beaucoup de cerveau, de cervelles, de formes
et de pensée. Shakespeare peut ingérer des textes de toutes
natures, empruntés au folklore ou à la science. Il révèle
la capacité du théâtre à superposer les discours,
en nous promenant entre le dehors et le dedans qui ne sont pas séparés.
" Ne t'étonne pas, cher spectateur, de ce que le lieu de la
scène soit parfois transporté à l'intérieur
même des personnages... N'est-ce pas là justement la vraie
scène ? ". (2)
La quantité d'informations est telle qu'il faut
trouver des personnages capables de faire le poids : Falstaff et ses compagnons
deviendront les garants de la dimension théâtrale. La "Shakespeare
Gallery" va partir à la découverte des neurosciences.
Et le titre du spectacle est trouvé.
Le plaisir alors est de tisser les textes de Shakespeare avec les textes
de science si étroitement qu'on ne se pose plus la question de
les délimiter précisément. Citons un extrait de la
scène de ménage à trois, entre Falstaff, Dolly, et
L'Hôtesse Vabontrain (3) :
"Dolly (à Falstaff) - Va te faire pendre,
eh, vieux crabe ! Va te faire pendre te dis-je !
L'Hôtesse - Ma parole, c'est toujours la même histoire ! Vous
ne pouvez jamais vous rencontrer que vous ne vous querelliez tous les
deux. Vous êtes l'un et l'autre aussi "charnieux" que
des chiens enragés. Vous ne savez pas supporter les "imparfections"
l'un de l'autre. Si le cerveau était assez simple pour qu'on puisse
le comprendre, il serait sans doute trop simple pour comprendre quoi que
ce soit ! (tenant la tête de Falstaff et la tête de Dolly)
Les deux cerveaux pris en coupe longitudinale ont des allures très
semblables : on dirait deux noix gris clair, posées côte
à côte ! Seule différence : la répartition
de quelques taches jaunes et rouges qui indiquent les régions activées.
Faut-il en conclure qu'hommes et femmes pensent différemment ?
Ou qu'ils se servent différemment de leurs neurones ? Seule certitude
: le cerveau peut fonctionner d'au moins deux manières distinctes
! Il faut savoir supporter les gens, sapristi ! Et c'est à vous
(à Dolly) de donner l'exemple: vous êtes la plus faible,
comme qui dirait le pot de terre... "
Et la scène du recrutement, où Falstaff nous édifie
avec des considérations sur la nature humaine et sur la construction
des formes (4) :
"Falstaff - Alors tu t'appelles Lemoisy ?
Bardolph (le second de Falstaff) - Avec votre permission... capitaine
!
Falstaff - Raison de plus pour qu'on te mette en usage au plus vite !
Levaseux - Ha ! Ha ! Ha ! Voilà, ma foi, qui est excellent ! Moisissure
vient d'un défaut d'usage... Extrêmement bon ! Ma parole,
sire Jean, voilà qui est bien dit, fort bien dit !
Falstaff - Qu'on le coche !
Bardolph - Coche ou cochon, vous auriez bien pu le laisser tranquille
! A cette heure, sa vieille maman va être aux quatre cents coups
pour trouver quelqu'un qui mène la ferme et fasse le gros ouvrage
! Vous aviez bien besoin de le cocher ! Il n'en manque pas d'autres qui
sont plus que lui en état de partir !
Falstaff - Eh bien, Lemoisy, le patrimoine génétique propre
à l'homme est une sorte de figure imposée de l'espèce,
qui lui garantit d'être ce qu'elle est. Des cerveaux à peu
près équivalents, font la preuve, Lemoisy, qu'il existe
une nature humaine, avec pour principe l'universalité de développement
d'un système central sous le contrôle des gènes. Si
tel n'était pas le cas, Lemoisy, chacun serait une sorte de "pâte
à modeler" avec une organisation corticale différente
selon qu'il est né dans un taudis ou à la cour du roi d'Espagne.
Mais à la contrainte génétique s'ajoute donc une
souplesse, Lemoisy, une variabilité qui laissent à chacun
le soin de se construire comme un individu membre de son espèce,
unique en son genre. A l'intérieur du processus mené par
les gènes existe une infinité de possibles... L'esprit ne
saurait se satisfaire d'un codage initial écartant une sculpture
de soi par l'expérience... Allons, paix, Lemoisy ! Vous marcherez
! Il est temps, Lemoisy que l'on use de vous. "
Autres joyeux mélanges
Dans "Parade nuptiale", le croisement du texte de Ruffié
et du texte de Flaubert, révèle la structure de chacun des
textes : énumérations, défilés, processions
de formes, espace en continuelle transformation. Tout doit rester possible,
il s'agit de l'univers, de l'infinité des espèces. "Le
Sexe et la mort" et "La Tentation de Saint-Antoine" sont
deux uvres foisonnantes qui participent d'une immense énergie,
deux hymnes à la vie qui appartiennent à des espèces
différentes (le texte de biologie et le poème dramatique)
mais qui forment un beau couple en se mettant en valeur mutuellement :
Flaubert apporte les débordements lyriques, mais Ruffié
donne un socle. Flaubert disait lui-même que s'il y avait des perles
dans "La Tentation de Saint-Antoine", il ne réussissait
pas à en faire un collier. Notons encore que les monceaux de livres
lus par Flaubert pour sa Tentation font déjà de cette uvre
une construction, un tissage de références érudites
recomposées. C'est une littérature, tous genres confondus
par elle, qui fait rêver, qui incite à l'invention. Avec
ce type d'uvre, la frontière entre histoire et fiction, entre
savoir méticuleux et invention poétique vacille. Les limites
de l'uvre sont reconfigurées, la fiction s'alimente au discours
savant : plus de repères stables d'auteur, de chronologie, plus
de séparation des disciplines.
Avec le spectacle "Pour qui veut voir", traitant de la biodiversité,
nous avons joué sur la diversité des textes et des angles,
mais en croisant plusieurs parcours initiatiques, plusieurs chemins possibles.
Les sources de "Pour qui veut voir" sont multiples : Ariel et
Caliban dans "La Tempête" de Shakespeare, "l'Homme
qui plantait des arbres" de Jean Giono, et des anciens et des anges
qui n'ont plus d'âge et plus d'origine. Dans ce spectacle, qui envisage
l'évolution de notre regard sur la nature, nous n'avons cependant
pas respecté la chronologie. Ce repère nous est apparu trop
"prévu" pour construire un texte. De nombreux paramètres
entrent en jeu et notamment le style sur lequel on peut bâtir des
enchaînements plus subtils entre les auteurs pour mettre en relief
des rapports entre une façon d'écrire et une vision du monde.
Les spectateurs sont capables d'emboîter le pas des acteurs sur
des voies détournées et de s'y retrouver.
La question du style est déterminante dans notre approche musicale
de la mise en scène.
les définitions de
la mise en scène et de l'espace
Le texte devient partition
Dans "Parade nuptiale", la construction dramaturgique s'apparente
véritablement à une orchestration : la pièce se dé-compose
en mouvements plutôt qu'en scènes. Les thèmes se développent.
Parfois, se tissent plusieurs discours comme un chant à plusieurs
voix. Il n'y a pas d'histoire, simplement un parcours "symphonique".
Energie, niveau sonore, rythmes et mouvements sont les outils de la progression
dramatique. L'une des urgences de la mise en scène est de se donner
les moyens de cette progression, surtout lorsqu'il n'y a pas d'intrigue
mais beaucoup de textes et beaucoup de comédiens (dix comédiens,
musiciens, danseurs dans "Parade Nuptiale" et dans "Shakespeare
Gallery").
"Shakespeare Gallery" conserve des vestiges d'intrigues. Falstaff,
est notre guide pour un voyage initiatique en plusieurs épisodes
qui correspondent à des étapes de l'existence. Mais tout
en le suivant d'un épisode à l'autre, la mise en scène
s'appuie toujours sur des notions musicales, apportant une continuité,
fluidifiant le passage d'un texte à l'autre. Dans le spectacle
"Pour qui veut voir", plus court et plus intime, nous racontons
plusieurs histoires. Il s'agit de solos pour un quatuor de comédiens.
Métaphores
Comme nous l'évoquions lors du colloque Théâtre et
science de Besançon (5) : " Face au texte scientifique, les
moyens les plus simples sont les plus évocateurs. Le scientifique
cherche les possibilités de décomposer un phénomène
complexe en situations simples pour en faire l'étude... C'est bien
l'impossibilité de représenter la réalité
qui fait la force du théâtre en nous amenant à établir
des correspondances "voyantes". " La leçon de science
peut s'appliquer en leçon de théâtre. Les contraintes
et les conventions du théâtre permettent de traduire les
informations scientifiques dans l'espace, et fournissent une infinité
de métaphores.
" Le territoire étant acquis, et les compétiteurs
écartés, l'heureux vainqueur n'est pas encore au bout de
ses peines. " (6)
Voilà un thème de "Parade Nuptiale",
pour investir l'espace scénique. En disant le texte scientifique,
nous rappelons au spectateur qu'il est au théâtre et que
"Le monde est un théâtre". (7)
" Pour les crocodiles - en particulier, les crocodiles du Nil, Crocodylus
niloticus, - l'instinct de territoire déborde largement la saison
des amours ; l'animal garde jalousement l'espace où il vit et se
prélasse au soleil, attaque tout individu, conspécifique
ou non, voire tout objet approchant, fût-ce un bateau. Les vocalises,
surtout nocturnes, s'intègrent dans le comportement nuptial des
crocodiles et doivent être considérées comme une marque
de territoire mais aussi comme un appel aux femelles. Si le bruit est
trop proche, le "propriétaire" va voir lui-même,
prêt à attaquer pour défendre ses frontières
contre un voisin. " (8)
Sur la scène, tout devient exemplaire, absolu.
Il suffit d'un déplacement, d'un froncement de sourcil, pour aller,
sans difficulté, d'un monde à l'autre ou pour en traverser
plusieurs à la fois et les relier : un mètre carré
de tissu noir déposé sur une étoffe blanche figurait
successivement un ascenseur et la loge royale de la ruche et nous passions
d'un discours sur le comportement humain en ascenseur à la vie
des insectes sociaux.
La liste des correspondances est aussi édifiante avec "Shakespeare
Gallery", et les thèmes liés au cerveau : le rapport
action et perception, la construction des formes, la multiplicité
des perceptions du monde, la plasticité, les neurones dits miroirs
sont
autant de questions propres au théâtre.
"Faire et regarder faire sont des équivalents corticaux. "
(9)
Pour que ces allers et retours s'opèrent, il s'agit de conserver
un espace à découvert.
Dans "Parade Nuptiale", l'espace est donc resté assez
nu. Il figurait tour à tour le désert, la banquise, une
forêt, un grand lit, la mer, les éléments, la voûte
céleste, le bas et le haut. Sans aucune construction fixe, risquant
de faire écran à l'imagination des spectateurs et à
celle des acteurs. Les acteurs disposaient à vue les seuls éléments
de décor, tapis, étoffes pour définir leurs aires
de jeu et délimiter leur territoire. Ces étoffes ne suggéraient
pas seulement un endroit précis, elles pouvaient devenir langes
ou linceuls, elles pouvaient aussi conférer à certains passages
un caractère de célébration. Le piano ou les percussions,
sur des chariots, se déplaçaient pendant l'action. Notons
tout de même qu'au lointain, le cortège des animaux de la
caravane africaine de la Grande Galerie restait présent dans l'ombre.
Cela causait une impression de temps suspendu comme si les animaux s'étaient
momentanément immobilisés.
Choisir un espace "vide" exige une vision esthétique
d'ensemble plus impérativement qu'un espace encombré d'anecdotes
diverses. Il n'est pas toujours évident de "vider" l'espace.
La structure de "Parade nuptiale" pouvait renvoyer au clip,
à une construction cinématographique avec travellings ou
encore au happening. Le sol bleu mauve était une piste d'atterrissage
ou un ciel. Les costumes étaient des tenues moulantes de danseurs,
des combinaisons des années 1970 avec pattes d'éléphants
roses, oranges, verts pomme, jaunes, dans un monde de visions psychédéliques.
Voilà pour Flaubert et la sexualité.
Les cerveaux de "Shakespeare Gallery" baignaient dans l'univers
shakespearien. L'espace était emballé dans des tentures
et devenait tour à tour auberge, champ de batailles ou matière
grise. Il fallait faire disparaître en une demi-heure l'espace contraignant
de l'Auditorium dans lequel nous jouions. (Une estrade de peu de profondeur
avec une longue table de conférence.) Pour gagner de la profondeur
de champ, nous avons divisé l'espace à la façon des
peintres, lorsqu'ils ne connaissaient pas encore les lois de la perspective,
en plans successifs, à l'aide de passerelles bien emballées.
"Pour qui veut voir" se déroule sur un tapis proche du
public avec quelques objets récupérés : un carton,
une pelote de ficelle
et une échelle.
Identification des spectacles
La question du genre est souvent posée, surtout pour "Parade
Nuptiale" : s'agit-il d'un ballet, d'une comédie musicale
ou d'une pièce de théâtre ? La confrontation des textes
et des styles se traduit ici scéniquement par une confrontation
entre théâtre, musique et danse. Ces ouvertures nous permettent
de débusquer la fantaisie qui se cache derrière le sérieux,
supposé à priori, du discours scientifique.
Le Journal du Dimanche, janvier 1998 - "Une mise en scène
originale à la fantaisie joyeuse. Les girafes de la Galerie de
l'Evolution semblent à l'écoute de ce spectacle gai, mêlant
théâtre, musique et chorégraphie, dans la dynamique
de la vie. " (Annie Chénieux)
Le Nouvel Observateur, décembre 1999 - "Cette farce musicale
("Shakespeare Gallery") excelle dans le jeu des masques et du
verbe. Un voyage très amusant au coeur du paysage neuronal. "
(Ruth Valentini)
Une fin de spectacle est un commencement
Voici les derniers mots de chacun des spectacles :
"Parade Nuptiale" ou comment se fondre dans l'univers :
"- J'ai envie de voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler.
Je voudrais avoir des ailes, (
) couler comme l'eau, vibrer comme
le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes,
pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière,
être la matière !
- Les étoiles tombent sans bruit, pareilles à des flocons
de neige. " (10)
"Shakespeare Gallery" et la plasticité :
"Quant à toi, Homme, tu ressembleras à un embryon jusqu'au
jour de ton enterrement. Éternellement immature, tu demeureras...
Nous sommes en partie désolés pour toi, Homme, mais en partie
rempli d'espoir. Va donc ton chemin et fais de ton mieux. " (11)
"Pour qui veut voir", un tête-à-tête avec
la nature :
"Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme. " (12)
Le style de jeu et sa philosophie
Notre rapport au théâtre et au texte repose pleinement sur
le travail des acteurs. Ce sont eux qui transformeront l'essai. La scénographie
cherche en priorité à offrir une aire de jeu qui ne distrait
pas du cur de l'action : l'espace doit demeurer aussi transformable
que l'acteur et prolonger son activité intérieure.
La scène est donc un terrain d'expérience pour l'acteur.
Confronté à des répertoires, à des styles
différents, l'acteur se trouve en situation de recherche. Il doit
faire des tentatives nouvelles, se mesurer à des consignes changeantes.
Notons que chaque création comporte aussi des enjeux artistiques
"individuels" pour l'acteur qui veut faire des progrès.
Cette exigence se développe à long terme dans un travail
suivi de compagnie. C'est dans cette continuité, en travaillant
avec des partenaires difficiles à surprendre, que l'on peut se
renouveler et ne pas prendre trop d'habitudes. Le renouveau ne vient pas
de l'extérieur. Dans son travail, l'acteur peut faire sienne cette
parole de Michel Foucault : " Je suis un expérimentateur en
ce sens que j'écris pour me changer moi-même et ne plus penser
la même chose qu'avant. " (13)
Le jeu
Avec Parade Nuptiale, il s'agissait de partir à la découverte
d'un théâtre dansé. Cette aspiration correspondait
au sujet et à la forme du spectacle, évoquée immédiatement
par le titre. En outre, les représentations à la Grande
Galerie de l'Evolution, sur un espace de 40 mètres de profondeur,
nécessitaient un traitement chorégraphique des déplacements.
Pendant une heure et demie, les acteurs parcouraient cet immense espace
à un rythme très soutenu, tout en assumant un texte dense
et une acoustique assez imprévisible. Ils s'élançaient,
par vagues, sur le public, puis disparaissaient au lointain, comme le
flux et le reflux... L'aspect athlétique nous semblait une transcription
intéressante pour ces textes puissants.
Remarquons tout de même que les déplacements d'un spectacle
peuvent toujours être définis comme chorégraphie.
Dans "Shakespeare Gallery", par exemple, l'exiguïté
du lieu et la concentration de l'action nécessitaient des déplacements
au centimètre près, une précision horlogère,
correspondant aussi à une recherche de clarté. Les circulations
de "Parade Nuptiale" se définissaient comme des circulations
d'énergie selon des intensités, des rythmes et des vibrations.
Dans "Parade Nuptiale", il y avait 10 acteurs ou plutôt
un seul acteur "en dix exemplaires", car tous les acteurs se
sont inspirés d'une entité de l'opéra chinois, "le
roi des singes". A la fois clown et arlequin, ce petit dieu de la
métamorphose et du jeu, représente l'acteur par excellence,
celui qui, dans la mythologie chinoise, a dérobé les pommes
de la création. Nous rêvions d'un acteur qui se multiplie,
se métamorphose et se fonde dans un travail de chur, un acteur
dont l'énergie vibrante soit décuplée. Il faut noter
que ce travail d'unification laissait paradoxalement ressortir les traits
tout à fait particuliers de chacun.
L'enjeu de la "Shakespeare Gallery" était de construire
des personnages qui puissent imprimer leur empreinte comique à
des textes qui "résistent", en développant des
"états" à la taille de ces personnages. La masse
des informations transmises devait "passer" par des formes très
dessinées : Falstaff, Bardolph, Pistolet, Dolly, Dame Vabontrain,
Levaseux, Lequoy, Labosse, Lemoisy, Delombre
neuroscientifiques
malgré eux. Chaque mot devait traverser ces ventres, ces chairs,
ces humeurs
Ils se présentaient comme les preuves vivantes
de l'impossible séparation entre le corps et l'esprit. La multiplicité
de nos perceptions se déployait comme une galerie de personnages.
Ils incarnaient tour à tour des organes et des concepts. Les univers
de "Parade Nuptiale" et de "Shakespeare Gallery" sont
évidemment très différents. Les acteurs de "Parade
Nuptiale" s'affirment en tant que potentiels d'énergie, en
tant qu'acteurs multiformes, ils sont comme des sportifs qui se dépensent
et se dépassent. Dans "Shakespeare Gallery" les acteurs
doivent manipuler une autre forme que la leur et "l'habiter"
pour réenvisager le monde à cette aune. Mais ne nous y trompons
pas, un grand nombre de constantes demeure qui maintient un cap et la
philosophie de l'ensemble. Nous avions développé cette question
lors du Colloque de Besançon (14) :
" Jouer un texte scientifique suppose, selon nous, un grand engagement
corporel. Un effort physique intense aide à éviter certains
clichés (ou certaines implications), les réactions apprises,
tous les jugements qui encombrent l'acteur, le "réduisent".
Il s'agit de danser avec les mots. L'acteur dessine son activité
intérieure, ses pensées, avec son corps. Les personnages
de Beckett nous instruisent de cette règle du jeu et de l'ordre
des choses :
- Vladimir - J'aimerais bien l'entendre penser.
- Estragon - Il pourrait peut-être danser d'abord et penser ensuite
?
- Vladimir (à Pozzo) - Est-ce possible ?
- Pozzo - Mais certainement, rien de plus facile. C'est d'ailleurs l'ordre
naturel. (rire bref)
- Vladimir - Alors qu'il danse. (Samuel Beckett, En attendant Godot) "
Lorsqu'il joue, l'acteur est une plaque tournante, il doit se laisser
la possibilité d'être traversé. Entre un passé
définitivement perdu et un avenir improbable, l'acte théâtral
est une quête d'une expérience vécue au même
instant par l'acteur et par le spectateur. L'acteur n'a pas à transposer
son expérience personnelle, à privilégier la mémoire
personnelle et la préméditation. Il ne doit pas renifler,
comme un chien limier, sa propre trace. Cette quête du présent
"élève" l'écoute.
Les rapports avec le public
Le rythme d'un spectacle et l'écoute du public
Si avec "Parade Nuptiale" nous pensions que le besoin de rapidité
était lié au sujet, à son énergie, nous avons
constaté avec "Shakespeare Gallery" que cette question
restait d'actualité. Comment, au rythme accéléré
du théâtre, les spectateurs peuvent-ils intégrer le
contenu d'un discours sur le cerveau, appréhendé comme compliqué
? Le débat sur la question de la compréhension était
souvent relancé. Pourtant le choix d'un rythme soutenu s'est imposé.
Nous avions besoin, dans plusieurs passages, d'accélérations
"déraisonnables". La description des circuits de la peur,
au début du spectacle, est un exemple du besoin de rapidité.
Nous démontrions à travers cette scène qu'il faut
dix minutes pour raconter, en se dépêchant, ce qui se passe
en une seconde dans le cerveau d'un homme qui a une frayeur et dont le
rythme intérieur est extrêmement rapide. Le jeu était
de chronométrer cette description, sans s'attarder. En ralentissant,
il n'y avait rien de plus à comprendre, comme en témoigne
cet extrait :
" A partir de l'amygdale, des prolongements se déploient
vers toutes les zones importantes du cerveau. Des régions centrale
et médiane, une branche conduit aux aires de l'hypothalamus qui
sécrètent la substance corporelle chargée de déclarer
l'état d'urgence, hormone qui libère la corticotropine,
à l'origine de la réaction de combat ou de fuite via une
cascade d'autres hormones. La région basale de l'amygdale projette
des ramifications vers le corps strié et est ainsi reliée
au système cérébral qui commande le mouvement. Par
l'intermédiaire du noyau central voisin, l'amygdale envoie des
signaux au système nerveux autonome via la moelle et déclenche
ainsi toute une série de réactions de grande envergure...
" (15)
Mieux vaut priver les spectateurs d'une sensation souvent
illusoire de "suivre", sachant qu'un rythme ralenti transforme
en élèves assoupis la salle la plus vivante. Il faut faire
comprendre au spectateur que la lenteur ne donne pas forcément
plus de qualité d'écoute et que la rapidité libère
d'autres circuits.
"Le cerveau est une glande. " (16)
De plus, nous savons que l'on ne peut malheureusement
pas tout apprendre en une heure et demie (même avec la télévision).
Il faut "y" revenir plusieurs fois. Il est d'ailleurs fréquent
que des spectateurs se renseignent pour avoir les références
des textes afin de s'y replonger à la maison. Ces exemples et bien
d'autres rencontres avec le public nous ont toujours confirmé qu'il
faut choisir les textes sans critères de niveau de difficulté,
sans sous-estimer la réceptivité des spectateurs ni présumer
de leurs capacités.
Paris Première - Rive Droite, Rive Gauche - février
2000 - "Un mariage très inattendu entre la science et le théâtre,
une rencontre, à un niveau très élevé... "
(Philippe Tesson)
Quelques réactions
"Pour qui veut voir" s'adresse à tous les âges
: la multiplication des discours facilite le passage d'un niveau de langage
à l'autre.
Le Journal de l'île du 12 septembre 2003 - "Quand
le théâtre croise la science on peut s'attendre à
une prise de tête pour cause d'exercice pontifiant et redondant.
Raté, en ce qui concerne l'association de bienfaiteurs de la biodiversité
entre muséum dionysien et comédiens parisiens du Voyageur.
Elle nous vaut plutôt une prise de cur et de belle humeur.
" (Marine Dusigne)
Les spectateurs de "Parade Nuptiale" se reconnaissaient
jusque dans les espèces les plus éloignées, voire
les plus effrayantes. (Est-ce propre à l'espèce humaine
?)
"
Pour être acceptée,
la femelle doit être décolorée... " (17)
Les "scientifiques" s'inquiètent de la compréhension
des spectateurs non avertis et les "littéraires" ou les
"autres"
découvrent que la science n'est pas rébarbative.
Théâtre Magazine - "On pensait l'étude
du cerveau complexe - et elle l'est ! - donc mortellement ennuyeuse. Et
pourtant, on se prend au jeu, loin d'une démonstration fastidieuse
sur les ressorts du corps et de l'esprit. Chantant, dansant, riant, les
comédiens donnent à l'exercice une subtile légèreté.
"
Le Point, janvier 2000 - "Le Théâtre
du Voyageur, mi-japonisant, mi-commedia dell'arte, détourne avec
humour et agilité les plus beaux textes de Shakespeare pour un
cours d'anatomie pas du tout soporifique." (Marie Audran)
Le public au Muséum
Le lieu a une influence déterminante sur la perception d'un spectacle,
et notamment il peut modifier l'équilibre entre acteurs et spectateurs
et déplacer le sens d'une démarche. Lors des avant-premières
de Parade nuptiale, à la Grande Galerie de l'Evolution, le spectacle
avait plus de mal à démarrer que dans notre salle de répétitions.
Il n'y avait plus assez de surprise, le sujet scientifique semblait une
évidence et les spectateurs suivaient sagement un cours. L'information
scientifique régnait et dissimulait les clins d'il philosophiques.
Le jeu semblait passer inaperçu. Il fallait rappeler au public
qu'il était au théâtre et renforcer les aspects comiques
et dramatiques. Nous avons aussi retravaillé des entrées
plus chorégraphiées afin de rétablir une autre écoute
et une dynamique plus fusionnelle.
L'Humanité, décembre 1997 - "Le Sexe
et la Mort, c'est le titre choc d'un ouvrage fulgurant de l'humaniste
passionné qu'est le grand scientifique antiraciste, le Professeur
Jacques Ruffié. Ce texte vibrant, accordé en relecture croisée
avec des extraits de la Tentation de Saint-Antoine, énigmatique
poème en prose de Gustave Flaubert, a inspiré à Chantal
Melior le pari audacieux d'une transcription scénique, dont la
première offrande publique est pleinement à sa place dans
la Grande Galerie de L'Evolution du Muséum National d'Histoire
Naturelle... Cette Parade nuptiale est toute en jeux, sans aucune allusion
vulgairement figurée... " (Roger Maria)
Charlie Hebdo, janvier 1998 - "L'idée est
non seulement originale, elle est surprenante : mettre en scène
des extraits de (...), le tout sur des mélodies de Fauré.
Un cours de sexologie chorégraphié, plus instructif qu'un
porno et moins embrouillé qu'une partouze (
) Chantal Melior
mène à son terme cette expérience inédite
de science amusante, avec beaucoup d'humour et de fantaisie. " (Gérard
Biard)
Bilan
"Et ainsi, d'heure en heure, on mûrit, on mûrit, et ainsi,
d'heure en heure, on pourrit, on pourrit. " (18)
La science est devenue un terrain privilégié
de notre apprentissage théâtral : chaque mise en scène
est "riche de difficultés nouvelles", chaque texte est
à déchiffrer comme s'il était écrit dans une
sorte de langue étrangère, chaque création représente
une occasion de redécouvrir de quoi est fait le théâtre.
Dans mon travail de mise en scène, je ne prétends pas entraîner
les spectateurs dans un monde qui me serait personnel, dans mon univers,
je n'essaie pas d'être originale mais au contraire de trouver une
sorte de dénominateur commun, de créer un sentiment de fusion,
et même de continuité entre les spectateurs. Il m'importe
de développer des qualités de mobilité, qui me permettent
de circuler le plus librement possible d'un monde à l'autre, de
devenir un caméléon.
C'est pourquoi je ne recherche pas une évolution au fil de ces
créations, sinon que nous aurions développé un rapport
de liberté avec les différents répertoires. Quant
aux résistances opposées par certains textes, elles ne peuvent
que consolider des exigences artistiques. J'ai délibérément
insisté sur les questions de formes et de pratique théâtrale
car nous ne pouvons servir un contenu qu'en traduisant des idées
en des révélations artistiques. C'est par cette mise à
distance que nous pouvons aborder les sujets les plus immédiats
sans être subordonnés à toutes sortes d'idées
reçues. Notons que le rapport théâtre et science est
souvent envisagé sous l'angle des points communs, alors que les
divergences peuvent en constituer les meilleurs atouts.
Ces détours nous ramènent donc toujours à notre discipline,
le théâtre, qu'il est heureux de pratiquer sur de nouveaux
territoires, dans les musées ou dans les gares, en ignorant les
cloisonnements qui peuvent subsister parfois entre les différents
domaines culturels.
"Nos capacités d'apprentissage
et de perfectionnement se maintiennent jusqu'à l'âge avancé
de la vie, en fait, jusqu'à la mort. " (19)
Chantal Melior
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