Le nomadisme
est une forme de vie dont la disparition annoncée est pour
maintenant, une forme de vie que nous voulons approcher, mieux connaître.
Et si le nomadisme ne peut être sauvé, peut-être
serons-nous sauvés par lui ?
L'itinéraire
de notre traversée du désert est en zigzag, d'un puits
à l'autre, d'un "plan" à l'autre. D'après Le
Désert des Déserts de W.Thesiger et Le Gai Savoir
de F.Nietzsche, ce voyage est l'occasion d'une rencontre entre des
textes qui se révèlent mutuellement pour composer une
sorte de "gai savoir du désert".
Exilés
volontaires ou exilés "à l'envers", Thesiger et Nietzsche
s'attachent à des lieux qu'ils ont choisis, préfèrent
le mouvement à la fixité, la vie dangereuse mais vivante
à tout compromis, le devenir à l'être, par amour
du lointain. Ils se présentent de façon prémonitoire
comme des citoyens du monde : « Nous autres sans-patrie,
nous sommes trop désinvoltes mais aussi trop avertis...
» (F.Nietzsche). Et Thesiger, après ses traversées
du Désert des Déserts, rentre en Angleterre, la mort
dans l'âme.. « Tandis que l'avion s'élevait
au-dessus de la ville (Dubaï), puis tournait pour prendre la
direction du retour, je ressentis ce que tout homme éprouve
quand il prend le chemin de l'exil. » (W.Thesiger) Quelques
extraits d'Ibn Khaldûn et de Deleuze prolongent cette rencontre…
A travers
ce parcours initiatique, chaque épisode se résout...
Toutes les évolutions, tous les événements intérieurs
et extérieurs, les moments privilégiés, les détails
infimes de ce voyage exorbitant trouvent leur confirmation avec les
aphorismes du Gai Savoir : chaque texte est la métaphore de
l'autre et développe une vision artistique du monde... L'apprentissage
de la solidarité, de l'hospitalité, qui sont dans le
désert des valeurs de survie et de résistance, renvoie
"à un dédoublement du oui": un oui en appelle un autre,
comme une sorte de dynamique vouée tout entière au positif.
La générosité radicale, les mille salutations
bédouines, l'absence de contraintes venant de telle ou telle
société humaine et matérialiste nous signifient
un autre type d'humanité, une humanité encore à
venir.
A propos de
la mise en scène : comme dans un western (philosophique), nous
mettons en scène le regard de nos héros, et leurs visions
panoramiques : un monde de perceptions. Parmi les éléments
particuliers qui permettront d'imaginer, le temps joue un rôle
très important. Les personnages circulent d'un temps à
l'autre, parlent d'eux à la première ou à la
troisième personne, mêlant discours direct et discours
indirect, les pensées et les dialogues. Se jouant des règles
de conjugaison, l'acteur reste actif, ne s'installe pas dans le récit
de quelque chose de passé - pas d'explication, mais du jeu
pour mettre l'action au présent, pour traverser d'un même
élan le désert et la scène de théâtre.
« Ici, vivre, c'est avancer sans cesse à travers un
décor à la fois immuable et changeant. » (T.Monod)
C'est la trajectoire
qui importe, l'entre-deux.
Scénographie,
chorégraphie, et musique : suggérer les distances, les
reliefs, et la pensée qui s'aventure, c'est jouer de l'espace,
créer une chorégraphie, défier l'esprit de pesanteur.
Les Variations
Goldberg de Bach rythment ce parcours ininterrompu, non tempéré.
Sur une surface lisse, où s'inscriront les empreintes de ces
fables, les acteurs dessineront des trajectoires.
« Le
nomade a un territoire. Il suit des trajets coutumiers, il va d'un
point d'eau à un autre… Mais les points d'eau ne sont
que pour être quittés, l'entre-deux a pris toute la consistance.
La vie du nomade est intermezzo. Le trajet nomade distribue les hommes
ou les bêtes dans un espace ouvert ... » ( Mille
Plateaux , Gilles Deleuze)
Jeu : cet
espace libre peut évoquer parfois Shakespeare et la lande traversée
par le Roi Lear et son Fou, que Malraux identifiait à Nietzsche…
On y redécouvre l'action au présent, "celle qui permet
à l'âme d'être à son amplitude maximale".
Les personnages de Thesiger ont existé. Mais pour éviter
les écueils de l'imitation et de certains a priori, ce sont
des "fous du Roi Lear", formes nomades par excellence, spécialistes
du regard de biais et à distance, à la marge du monde,
qui nous paraissent les plus aptes à circuler entre des modes
d'existence dont ils saisissent les singularités. Il n'y a
qu'un esprit joueur qui puisse prétendre "se mettre à
la place, parler à la place", et devenir à la fois Bédouin,
vent, désert - mirages -, et le tout dans un espace vide.