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Les Nomades par le Théâtre du Voyageur
d'après Le Désert des Déserts de Wilfred Thesiger,
...articles de presse


Le Gai Savoir de Friedrich Nietzsche,
et quelques extraits de L'Histoire Universelle d'Ibn Khaldûn,
de Mille Plateaux de Gilles Deleuze…
musique de Jean-Sébastien Bach et Henry Purcell
texte et mise en scène, Chantal Melior
direction musicale, chant et piano, Carol Lipkind
chorégraphie, Ariane Lacquement
avec Arnaud Cottereau, Ariane Lacquement, Carol Lipkind, François Louis, Mathieu Mottet, Siva Nagapattinam Kasi, François Perrin

LES NOMADES, western philosophique
 
 
     
 

Photos : Bernard Auclair

 
projet aidé par l'Adami

Le nomadisme est une forme de vie dont la disparition annoncée est pour maintenant, une forme de vie que nous voulons approcher, mieux connaître. Et si le nomadisme ne peut être sauvé, peut-être serons-nous sauvés par lui ?
L'itinéraire de notre traversée du désert est en zigzag, d'un puits à l'autre, d'un "plan" à l'autre. D'après Le Désert des Déserts de W.Thesiger et Le Gai Savoir de F.Nietzsche, ce voyage est l'occasion d'une rencontre entre des textes qui se révèlent mutuellement pour composer une sorte de "gai savoir du désert".

Exilés volontaires ou exilés "à l'envers", Thesiger et Nietzsche s'attachent à des lieux qu'ils ont choisis, préfèrent le mouvement à la fixité, la vie dangereuse mais vivante à tout compromis, le devenir à l'être, par amour du lointain. Ils se présentent de façon prémonitoire comme des citoyens du monde : « Nous autres sans-patrie, nous sommes trop désinvoltes mais aussi trop avertis... » (F.Nietzsche). Et Thesiger, après ses traversées du Désert des Déserts, rentre en Angleterre, la mort dans l'âme.. « Tandis que l'avion s'élevait au-dessus de la ville (Dubaï), puis tournait pour prendre la direction du retour, je ressentis ce que tout homme éprouve quand il prend le chemin de l'exil. » (W.Thesiger) Quelques extraits d'Ibn Khaldûn et de Deleuze prolongent cette rencontre…
A travers ce parcours initiatique, chaque épisode se résout... Toutes les évolutions, tous les événements intérieurs et extérieurs, les moments privilégiés, les détails infimes de ce voyage exorbitant trouvent leur confirmation avec les aphorismes du Gai Savoir : chaque texte est la métaphore de l'autre et développe une vision artistique du monde... L'apprentissage de la solidarité, de l'hospitalité, qui sont dans le désert des valeurs de survie et de résistance, renvoie "à un dédoublement du oui": un oui en appelle un autre, comme une sorte de dynamique vouée tout entière au positif. La générosité radicale, les mille salutations bédouines, l'absence de contraintes venant de telle ou telle société humaine et matérialiste nous signifient un autre type d'humanité, une humanité encore à venir.

A propos de la mise en scène : comme dans un western (philosophique), nous mettons en scène le regard de nos héros, et leurs visions panoramiques : un monde de perceptions. Parmi les éléments particuliers qui permettront d'imaginer, le temps joue un rôle très important. Les personnages circulent d'un temps à l'autre, parlent d'eux à la première ou à la troisième personne, mêlant discours direct et discours indirect, les pensées et les dialogues. Se jouant des règles de conjugaison, l'acteur reste actif, ne s'installe pas dans le récit de quelque chose de passé - pas d'explication, mais du jeu pour mettre l'action au présent, pour traverser d'un même élan le désert et la scène de théâtre. « Ici, vivre, c'est avancer sans cesse à travers un décor à la fois immuable et changeant. » (T.Monod)

C'est la trajectoire qui importe, l'entre-deux.

Scénographie, chorégraphie, et musique : suggérer les distances, les reliefs, et la pensée qui s'aventure, c'est jouer de l'espace, créer une chorégraphie, défier l'esprit de pesanteur.
Les Variations Goldberg de Bach rythment ce parcours ininterrompu, non tempéré. Sur une surface lisse, où s'inscriront les empreintes de ces fables, les acteurs dessineront des trajectoires.
« Le nomade a un territoire. Il suit des trajets coutumiers, il va d'un point d'eau à un autre… Mais les points d'eau ne sont que pour être quittés, l'entre-deux a pris toute la consistance. La vie du nomade est intermezzo. Le trajet nomade distribue les hommes ou les bêtes dans un espace ouvert ... » ( Mille Plateaux , Gilles Deleuze)

Jeu : cet espace libre peut évoquer parfois Shakespeare et la lande traversée par le Roi Lear et son Fou, que Malraux identifiait à Nietzsche… On y redécouvre l'action au présent, "celle qui permet à l'âme d'être à son amplitude maximale". Les personnages de Thesiger ont existé. Mais pour éviter les écueils de l'imitation et de certains a priori, ce sont des "fous du Roi Lear", formes nomades par excellence, spécialistes du regard de biais et à distance, à la marge du monde, qui nous paraissent les plus aptes à circuler entre des modes d'existence dont ils saisissent les singularités. Il n'y a qu'un esprit joueur qui puisse prétendre "se mettre à la place, parler à la place", et devenir à la fois Bédouin, vent, désert - mirages -, et le tout dans un espace vide.